Chaises à l’anglaise et bureaux anglais, ou repenser la culture matérielle en Nouvelle-France

Philippe Halbert

En 1726, les biens terrestres de Philippe de Rigaud, marquis de Vaudreuil et gouverneur général de la Nouvelle-France, ont été inventoriés à Québec. Sa résidence, le château Saint-Louis, figurait parmi les plus somptueuses de la capitale. Parcourant les chambres, antichambres et cabinets du château, le notaire royal Jacques Barbel a dénombré des tentures de tapisseries françaises et flamandes, de la porcelaine chinoise, de l’orfèvrerie, des meubles français recouverts de soie et de velours et des portraits de famille et de Louis XIV[1]. À première vue, l’inventaire du feu marquis de Vaudreuil témoigne du raffinement de l’élite administrative du Régime français. Avide des modes de la mère patrie, la haute société coloniale souhaitait également propager des modèles de sociabilité aristocratique « en Canada »[2].

Chaise, Boston, vers 1720-1740, érable, chêne rouge d’Amérique, cuir Yale University Art Gallery, Mabel Brady Garvan Collection (1930.2658) L’on pourrait substituer cette chaise « anglaise » aux sièges inventoriés à Louisbourg chez le notaire Desmarest en 1741 et le gouverneur Duquesnel en 1744.

Chaise, Boston, vers 1720-1740, érable, chêne rouge d’Amérique, cuir
Yale University Art Gallery, Mabel Brady Garvan Collection (1930.2658)
L’on pourrait substituer cette chaise « anglaise » aux sièges inventoriés à Louisbourg chez le notaire Desmarest en 1741 et le gouverneur Duquesnel en 1744.

Parmi les « biens meubles » inventoriés par Barbel : trois bois de chaises « anglaises ». D’où venaient ces sièges? Pour l’historien, en particulier celui de l’art, quels sont les enjeux d’un tel ameublement chez le plus haut fonctionnaire français en Amérique du Nord ? Une analyse approfondie dans les archives de la Nouvelle-France m’a aidé à découvrir d’autres références au mobilier « anglais » au XVIIIe siècle. Placé dans un petit cabinet, un « bureau anglais avec plusieurs tiroirs » a été inventorié chez Florent de Lacetière, notaire royal demeurant à Québec, et son épouse Jeanne Pluchon en 1729[3]. En 1755, la salle de Jacques-Hugues Péan de Livaudière et Marie-Françoise Pécaudy de Contrecœur était meublée d’une « table pliante anglaise »[4]. La leur aurait pu être une table dite « gateleg » ou un modèle trépied muni d’un plateau pliant ou « tilt-top » comme une table de thé ou « candlestand ».

Fauteuil à la capucine Canada, XVIIIe siècle, érable, caryer, paille Yale University Art Gallery, Mabel Brady Garvan Collection (1965.20) Avec ses montants tournés, ce fauteuil dit « à la capucine » présente l’aspect plutôt conservateur du mobilier canadien et se rapproche à la chaise précédente.

Fauteuil à la capucine
Canada, XVIIIe siècle, érable, caryer, paille
Yale University Art Gallery, Mabel Brady Garvan Collection (1965.20)
Avec ses montants tournés, ce fauteuil dit « à la capucine » présente l’aspect plutôt conservateur du mobilier canadien et se rapproche à la chaise précédente.

Levant le voile sur la réalité de l’ameublement colonial au Canada avant 1760, la plupart de ces meubles « anglais » semblent avoir été acquis à travers des réseaux de commerce et de contrebande entre la Nouvelle-France et les colonies anglaises, notamment celles de la Nouvelle-Angleterre[5]. La forteresse de Louisbourg, capitale de la colonie de l’Île Royale (L’Île du Cap-Breton), a joué un rôle important dans l’importation de marchandises de la Nouvelle-Angleterre, y compris des meubles[6]. Accusé d’avoir fait le commerce étranger à « Rodeland » (Rhode Island), Jean-Pierre Rossignol, capitaine de l’Aimable Rose, a subi les foudres de l’administration royale à Louisbourg en 1750. Comme son navire, ses papiers ont été saisis et regroupent une collection de factures et correspondances retraçant ses activités, achats et fréquentations à Newport, ainsi qu’un procès verbal décrivant la cargaison de l’Aimable Rose[7]. Parmi les biens confisqués par l’Etat: un bureau « anglais »[8].

En dépit de cette mésaventure, les inventaires après décès témoignent de la présence du mobilier « anglais » dans plusieurs foyers louisbourgeois. L’inventaire du notaire Claude-Joseph Desmarest et de sa femme Marie-Suzanne Basannière révèle une quantité de meubles « anglais » ou « à l’anglaise » en 1741, dont « une grande commode anglaise à trois grands tiroirs et quatre petits » et « six chaises anglaises recouvertes de cuir rouge » dans une chambre. Une autre pièce contenait douze chaises recouvertes de cuir, une table et un « vieux bureau » « à l’anglaise »[9]. Situés au premier étage de l’imposant bastion du roi à Louisbourg, les appartements de Jean-Baptiste Duquesnel, gouverneur de l’Île Royale, renfermaient une vingtaine de chaises « à l’anglaise » en 1744. Son inventaire évoque « huit chaisses [sic] de bois à l’anglaise fonsées [sic] de cuir rouge » dans la chambre du gouverneur, « quatre chaises a l’anglaise couverts de cuir » et un « bureau anglais » dans une chambre attenante, « six chaises a l’anglaise garnies d’un Cuir noir » et « six autres chaises a l’anglaise garnies de cuir rouge » dans l’office[10]. Dressé quatre ans avant la seconde et dernière prise de Louisbourg par les Britanniques, l’inventaire de Marie-Josèphe Le Borgne de Belle-Isle, femme d’affaires franco-abénaquise et veuve du trésorier de l’Île Royale, recense un « bureau anglais garny [sic] » en 1754[11].

Bureau « slant-front », John Goddard (1723/24-1785), Newport, 1745, acajou, pin blanc, châtaignier, laiton. The Chipstone Foundation (1971.11)

Bureau « slant-front », John Goddard (1723/24-1785), Newport, 1745, acajou, pin blanc, châtaignier, laiton.
The Chipstone Foundation (1971.11)

Bien que sa provenance ne remonte qu’au XIXe siècle, un secrétaire ou bureau de type « slant-front » ou à abattant du Rhode Island et ayant appartenu à la famille Morton de Liverpool, en Nouvelle-Écosse, est conservé dans la collection de la Chipstone Foundation[12]. Construit d’acajou, il dissimule une étiquette sur laquelle l’on peut lire « Made by John Goddard of Newport on Rhoad [sic] Island in New England in the year of our Lord 1745 » (« Fabriqué par John Goddard de Newport dans le Rhode Island en Nouvelle-Angleterre en l’an de grâce 1745 »). Né à Dartmouth, dans le Massachusetts, John Goddard s’est imposé comme l’un des plus célèbres ébénistes de Newport. Il est tentant de rapprocher ce meuble à celui trouvé à bord l’Aimable Rose ou aux bureaux « anglais » inventoriés à Louisbourg.

Conçu pour tenir un bougeoir, un « candlestand » de la Nouvelle-Angleterre côtoie une chaise française ou canadienne dite « os de mouton » dans la maison du commissaire ordonnateur à Louisbourg, Parcs Canada

Conçu pour tenir un bougeoir, un « candlestand » de la Nouvelle-Angleterre côtoie une chaise française ou canadienne dite « os de mouton » dans la maison du commissaire ordonnateur à Louisbourg, Parcs Canada

Ce que nous pouvons tirer de cette brève exploration va au-delà d’une simple discussion de style ou de goût artistique. Si j’inscris un bureau « anglais » ou une chaise « à l’anglaise » dans une perspective de contrebande ou de lutte « inter-impériale » au XVIIIe siècle, c’est pour souligner l’interdépendance de l’histoire de l’art et l’histoire. Pour les historiens de l’art, la présence de meubles « anglais » en Nouvelle-France devrait nuancer l’image qu’ils se font de la culture matérielle du Régime français et des arts décoratifs « américains », pour ne rien dire sur les paradigmes traditionnels de leur discipline. De même, j’encourage les historiens à privilégier les objets, les inventaires après décès et d’autres actes notariés car ils sont intimement liés à l’histoire économique et sociale. Ainsi les divers volets de la culture matérielle se montrent riches de découvertes et n’attendent qu’à être explorés.

 

 

Philippe Halbert est étudiant au doctorat en histoire de l’art à la Yale University. Il a été diplomé du Winterthur Program in American Material Culture, un programme de master (culture matérielle et muséologie) géré conjointement par l’Université du Delaware et le Winterthur Museum, Garden and Library, en 2014. Après avoir été admis en échange (L3) aux départements d’histoire et d’histoire de l’art à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne, il a obtenu un bachelor en histoire et en études francophones du College of William and Mary en 2011. S’inscrivant dans l’essor historiographique de la nouvelle histoire atlantique, ses recherches portent  sur la culture matérielle et les arts décoratifs dans l’espace atlantique français. Voir Meubler la Nouvelle-France.

 


** Je tiens à remercier Anne Marie Lane Jonah, historienne à Parcs Canada, d’avoir partagé une copie de l’inventaire après décès de Marie-Josèphe Le Borgne de Belle-Isle ainsi que les renseignements sur l’Aimable Rose. John Stuart Gordon, le Benjamin Attmore Hewitt Associate Curator of American Decorative Arts à la Yale University Art Gallery, m’a signalé le bureau de John Goddard conservé à la Chipstone Collection. J’aimerais également reconnaître Joseph Gagné, doctorant en histoire à l’Université Laval, pour ses commentaires utiles sur une version précédente de ce billet.

[1] Inventaire de Philippe de Rigaud, marquis de Vaudreuil, 19-25 juin 1726, Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BANQ) 01-1213A. Voir également « L’ameublement d’un seigneur canadien sous l’ancien régime », Rapport de l’archiviste de la Province de Québec pour 1921- 1922, 237-261.

[2] Voir Philippe Halbert, Power Houses: Furnishing Authority in New France, 1660-1760, mémoire de maîtrise, The University of Delaware/The Winterthur Program in American Material Culture, 2014.

[3] Apposition des scellés sur les biens et effets de feu Florent Lacetière, notaire de Québec, et de Jeanne Pluchon, 10 mai 1729, BANQ CC301,S1,D840.

[4] Apposition et reconnaissance des scellés sur les biens et effets de feu Hugues-Jacques (Jacques-Hugues) Péan de Livaudière et de feue Marie-Françoise Pécaudy de Contrecœur, 22 décembre 1755, BANQ CC301,S1,D3090.

[5] L’archéologie témoigne également de la présence de la céramique anglo-coloniale au Canada sous le Régime français. Pour ce qui est des textiles « anglais », les archives regorgent de procès verbaux évoquant le commerce illicite de toiles peintes et imprimées dites « indiennes » en Nouvelle-France ; ces étoffes sont souvent décrites par les autorités coloniales comme étant d’importation « anglaise ». Je travaille actuellement sur un article consacré aux indiennes en Nouvelle-France au moment de l’interdiction de ces tissus (1686-1759).

[6] Voir Donald F. Chard, « The Price and Profits of Accommodation: Massachusetts-Louisbourg Trade, 1713-1744 », Aspects of Louisbourg: Essays on the History of an Eighteenth-century French Community in North America, eds. Eric Krause et al. (Sydney: The University College of Cape Breton Press, 1995), 209-227.

[7] L’affaire de l’Aimable Rose a été abordée dans l’exposition The Most Suitable Place: the Founding of Louisbourg and Île Royale in 1713/L’endroit le plus convenable : l’établissement de Louisbourg et l’Île Royale en 1713 (Cape Breton University Art Gallery, 2013).

[8] Procès verbal, 14 août 1750, Archives de l’Amirauté de Louisbourg, Archives départementales de la Charente-Maritime, B 6115/fol. 149.

[9] Inventaire de Claude-Joseph Desmarest et de Marie-Suzanne Basannière, 13 avril 1741, Archives nationales d’outre-mer (ANOM), COL E 126.

[10] Voir Blaine Adams, « The Construction and Occupation of the Barracks of the King’s Bastion at Louisbourg », Canadian Historic Sites: Occasional Papers in Archaeology and History No. 18 (Ottawa: Parks Canada, 1978).

[11] Inventaire des biens meubles de Marie-Josèphe Le Borgne de Belisle, 21 juin 1754. ANOM, MG1-Série G3, no. F-542, vol. 2047. Voir également Anne Marie Lane Jonah, « Unequal Transactions: Two Métis Women in Eighteenth-Century Île Royale », French Colonial History, vol. 11 (2010), 109-129.

[12] Une fiche documentaire est accessible sur le site de la Rhode Island Furniture Archive at the Yale University Art Gallery: http://rifa.art.yale.edu/detail.htm?id=96928&type=0

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