Le défi du chercheur bilingue dans un monde académique qui ne l’est pas

Joseph Gagné

[For any reader who will not understand my French text, I apologize. This barrier illustrates exactly the problem I describe in the following.]

Il y a un an, je publiais mon tout premier livre. J’ai récemment eu le plaisir à la fois de découvrir que le Journal de Montréal le classait parmi les 12 meilleurs essais de l’année et que j’étais finaliste pour le prix de la Wilson Institute for Canadian History (sans avoir gagné). Vu son succès et par son sujet qui touche une large géographie incluant l’Ontario, le Michigan, l’Illinois et la Louisiane, j’ai donc cru bon de tenter de le faire traduire en anglais. Toutefois, il s’agit d’un projet plus difficile à entreprendre que je ne le croyais. Après avoir consulté quatre maisons d’édition, j’ai du faire le triste constat que tous s’entendent que le livre mérite d’être traduit, mais personne ne veut défrayer les coûts pour payer un traducteur. À moins de le faire moi-même, je peux donc mettre une croix sur l’idée de me faire lire dans la langue de Shakespeare.

Je ne suis pas seul à avoir de la difficulté à se faire traduire. Il ne s’agit que de mentionner les travaux de Gilles Havard qui sont pourtant de calibre international et la traduction est pourtant demandée par le monde anglophone.

Même s’il est bilingue, le chercheur n’a pas toujours le temps ou nécessairement le talent pour traduire ses propres travaux. Et ce n’est là qu’un problème parmi d’autres que doit confronter l’historien francophone ou francophile dans un milieu qui n’est pas nécessairement bilingue.

En 2012 j’ai passé un mois à fouiller les archives de La Nouvelle-Orléans. C’était tout un défi. Malgré le fait que la Louisiane possède une des plus grandes populations de francophones aux États-Unis, la barrière linguistique y était tout de même présente. Aucun des archivistes qui m’ont aidé ne connaissait la langue de Molière. Donc, presque personne ne connaissait le contenu de leurs sources françaises. Les index n’étaient guère mieux, laissant eux aussi souvent à désirer. Malgré ma maîtrise du français (ma langue maternelle, après tout!), l’absence d’archivistes francophones créait donc un important obstacle.

Une autre expérience pendant mon séjour m’a rappelé l’importance du bilinguisme dans les études coloniales : alors que je furetais les rayons d’une librairie derrière la cathédrale Saint-Louis, j’ai fait connaissance du propriétaire, un véritable francophile. J’avais entre mes mains un livre sur les Natchez. Sans hésiter, le libraire m’a dit de ne pas acheter l’ouvrage puisque l’auteur, unilingue, n’avait pas pu lire les sources françaises. Il m’a promptement suggéré un autre livre, cette fois-ci écrit par un auteur francophone. En effet, il est difficile, sinon impossible, d’écrire de bonnes recherches sur le colonialisme français sans lire, évidemment, le français. Mais que dire de ces livres sur le Régime français acclamés dans le monde académique anglophone, alors que le monde francophone va poliment souligner le fait que ces ouvrages dépendent généralement sur des traductions (souvent imparfaites) de sources françaises? Sans nommer de noms, un récent livre encensé par la critique m’a piqué de travers vu que l’auteur, à mon souvenir, n’avait inclus qu’une seule étude française dans sa bibliographie…

Alors, si la preuve est faite qu’être bilingue est nécessaire à la recherche coloniale française, je reviens à la question qui me chicote : est-ce toujours nécessaire ou évident de transmettre ses recherches en français? Certains croient que la réponse est simple : publier selon la langue du plus grand auditoire. Mais pour les quelques chercheurs parfaitement bilingues comme moi, peut-on se satisfaire de ne publier qu’en une seule langue? Surtout, on ne se le cachera pas, le bilinguisme canadien à quelques exceptions près signifie en pratique que c’est aux Francophones de communiquer en Anglais… (Ceci dit, il faut se le dire, si une institution comme l’Université Laval insiste que ses étudiants connaissent au moins une autre langue à part le français, les universités dites « bilingues » comme l’Université Laurentienne et l’Université d’Ottawa devraient imposer à tous leurs étudiants de devenir bilingues avant leur graduation. Sinon, la tâche revient seule par choix ou par nécessité aux francophones et à la poignée d’anglophones investie en linguistique ou en littérature.)

Si en général les deux solitudes canadiennes semblent de véritables enclaves linguistiques sur le plan social, est-ce le cas du monde de la recherche coloniale française? Il est vrai que chacun aime regarder de l’autre côté de la « clôture » de temps en temps. Il s’agit le plus souvent de chercheurs québécois qui présentent à la Canadian Historial Society (http://www.cha-shc.ca/) ou de chercheurs canadiens qui viennent présenter à l’Institut d’histoire de l’Amérique française (http://www.ihaf.qc.ca/ihaf/). Mais il s’agit le plus souvent que de quelques individus qui s’aventurent chez « l’autre ». Si mémoire me sert, seuls 17% des participants au CHS de 2015 étaient francophones. C’est quand même impressionnant si on songe qu’un pourcentage encore moins élevé d’anglophones assiste à l’IHAF.

Toutefois, et malgré le sujet étudié même, certains cercles d’historiens coloniaux français résistent mal la tentation de l’exclusivité de l’anglais. Que dire du site web de la Société d’histoire coloniale française (http://www.frenchcolonial.org/) qui n’offre même pas son contenu en français? Pour citer un exemple inverse, le Centre pour l’étude du Pays des Illinois (http://frenchcolonialstudies.org/) prévoit un minimum nécessaire de français sur sa page web, bien que la majorité de ses membres ne parlent pourtant pas la langue.

Que doit donc faire le chercheur bilingue? Doit-il constamment traduire ses œuvres? Se résigner à choisir une langue au détriment de l’autre? Trancher selon le public cible (l’option la plus réaliste)?

Le défi se perpétue sur les réseaux sociaux, en particulier sur Twitter où l’anglais a certainement un avantage quant au nombre de lettres disponibles pour s’exprimer. Je vais admettre que j’écris surtout en anglais sur Twitter justement à cause de cet avantage, mais aussi parce que beaucoup de mes interactions sont avec des Américains.

Lorsque je blogue, dois-je écrire en anglais ou en français? C’est un choix souvent tranché par la géographie : si le sujet est américain, j’écris le plus souvent en anglais, et vice versa au Canada. Toujours est-il que c’est plus facile de traduire un « tweet » qu’un livre en entier, qui gruge du temps et de l’effort au chercheur bilingue.

Je note aussi qu’il est difficile de faire connaître sa recherche sur les podcasts anglophones : j’ai déjà fait l’objet de refus, car les animateurs ne pouvaient pas lire mon livre écrit en français.

Le fait que mon premier livre soit publié en français m’enlève un lectorat anglophone important, tant et aussi longtemps qu’il ne sera pas traduit. Il ne faut pas oublier de mentionner que le problème est réciproque chez mes collègues qui ont un manuscrit en anglais, mais dont le sujet serait plutôt vendeur chez les éditeurs francophones (à la condition d’être traduit, bien sûr!). Il n’est pas évident de faire traduire son travail. Même pour les historiens parfaitement bilingues, comme moi, il est agaçant de se faire dire : « Why don’t you translate it yourself? » Déjà que je manque toujours de temps pour finir mes autres projets, encore faut-il que j’en ajoute en traduisant…

Je ne cherche pas à être cynique ni conflictuel avec ces observations. Je ne cherche qu’à dégager la réalité de notre situation linguistique. Je n’offre aucune réponse, seulement cette dernière question : dans un temps où même Paris, le cœur de la francophonie mondiale, baisse les bras et opte pour un slogan anglais pour sa candidature pour les Jeux olympiques de 2024 (« Made for Sharing »), où se trouve-t-on comme chercheurs francophones et bilingues au XXIe siècle? J’invite mes collègues à réfléchir sur cette question et, j’ose espérer, trouver de nouveaux moyens innovateurs à aborder cette question épineuse.

Joseph Gagné, doctorant, Université Laval

Featured Image: Cotgrave, Randle. A Dictionarie of the French and English Tongues. London, Adam Islip, 1611.

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Latest Comments

  1. Joel says:

    Salut Joseph,
    Questionnement important et bien posé. Merci!
    En ce qui concerne la possibilité de *faire* traduire, c’est effectivement difficile, mais pas impossible. Il y a simplement beaucoup de cerceaux au travers desquels sauter. Le Conseil des Arts du Canada offre des subventions de traduction. Mais si on a la chance d’en décrocher une, il faut tout de même à nouveau passer par le Prix d’auteur pour l’édition savante avant de voir notre bouquin traduit publié.
    Si cela ne marche pas, je suis d’accord: cela prend trop de temps pour entreprendre soi-même. Mais pourquoi pas prendre une approche mixte: au lieu de traduire tes ouvrages ou articles: en écrire de nouveaux dans l’autre langue, qui reprennent en partie tes travaux antérieurs?
    Bon vent!

  2. Steven says:

    Bonjour Joseph.

    My wife, daughters and I spent 8 wonderful days in the Quebec City and Charlevoix area this past summer. All Anglophones from the Toronto area, we used our French (including my terrible accent) as much as possible every day, and in so doing we made some friends in Levis who took us into their homes to share their family stories over wine and food. The richness of Quebec’s long history and culture attracted us to learn more about Champlain, Saint-Foy, La Malbaie and the like. My point being that while there is indeed a huge asymmetry in French-English research as you adroitly point out, there are some Anglos who want to learn about New France, for example, in French. Even if we need Google Translate to help out a wee bit!

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