Histoire et mémoire du régime seigneurial au Québec

Olivier Guimond

Benoît Grenier (dir.) (coll. Alain Laberge et Stéphanie Lanthier), Le régime seigneurial au Québec : fragments d’histoire et de mémoire (Sherbrooke, Les Éditions de l’Université de Sherbrooke, 2020).

L’abolition du régime seigneurial, en 1854, a paradoxalement « consacré le maintien de la propriété seigneuriale[1] » au Québec. En effet, la Loi seigneuriale a prévu, pour les seigneurs, en sus de l’indemnisation pour la perte de droits lucratifs, l’acquisition d’un droit de propriété utile sur les terres encore non concédées. Pour les censitaires, il y eut persistance du paiement annuel de la rente constituée. La très grande majorité des censitaires payaient encore une rente aux seigneurs près de 100 ans après l’abolition, jusqu’à son rachat par l’État québécois dans les années 1940. Ce faisant, l’État ne faisait pas réellement de cadeau aux censitaires : ceux-ci devaient par la suite rembourser le capital de ces rentes converties en taxe municipale. Cette « taxe seigneuriale » fut payée par des anciens censitaires jusqu’en 1970[2].

La seigneurie, sur le plan économique, n’avait donc pas dit son dernier mot en 1854, tant s’en faut! Mais que peuvent révéler les mémoires et les représentations sur la persistance du régime seigneurial après l’abolition? Culturellement, en est-il resté quelque chose? Voici des questions auxquelles peut en partie répondre Le régime seigneurial au Québec : fragments d’histoire et de mémoire.

Hormis Benoît Grenier, professeur d’histoire à l’Université de Sherbrooke, les auteurs du recueil sont sept étudiants diplômés du baccalauréat en histoire. Tous ont participé à un séminaire à l’hiver 2018 sur le thème « Histoire et mémoire du régime seigneurial » pour lequel ils ont dû rédiger un travail portant sur une seigneurie. Ceux-ci devaient éclairer l’histoire et la mémoire seigneuriales locales à l’aide de monographies régionales, des archives du Syndicat national du rachat des rentes seigneuriales et, surtout, d’une douzaine de témoignages de descendants de familles seigneuriales et autres porteurs de la mémoire seigneuriale recueillis par Grenier et son équipe au courant des années 2015 à 2017 – un projet de recherche dont les détails techniques et les fondements théoriques sont expliqués dans l’introduction rédigée par Grenier[3].

Le premier chapitre (Nicolas Théroux) porte sur la seigneurie de Trois-Pistoles et met en relief le parcours de la famille Rioux. D’origine modeste et roturière, celle-ci constitue un cas intéressant de continuité seigneuriale alors que les seigneuries appartenant à ce type de familles changent souvent de mains au fil du temps. La famille Rioux est, de plus, un exemple rare de dynastie évoluant sur l’ensemble de la période seigneuriale. Seigneurs d’humble condition habitant un lieu peu peuplé, les Rioux se sont tôt mêlés aux familles d’habitants des environs, puis avec les notables avec lesquels ils tissèrent des alliances. Ces raisons expliquent sans doute la persistance d’un statut à la fois distinctif et « familier » des Rioux jusqu’après l’abolition et la prégnance assez forte d’une mémoire locale qui leur est associée. Anita Rioux (1920-2017), fille du dernier seigneur titulaire des rentes constituées à Trois-Pistoles, se faisait toujours appelée la « seigneuresse » au moment de son décès, tout comme son fils, Gaston, mentionne fièrement que son surnom est « le seigneur ». Anita et Gaston expliquaient aussi, dans leurs entretiens, que la famille jouait encore un rôle important au 20e siècle : elle jouissait d’une certaine confiance des pistolois pour des postes électifs, avait son banc à l’Église et donnait régulièrement des bouts de terrain à la municipalité faisant de l’ensemble seigneurial principal un territoire privilégié du développement urbain de l’endroit.

Le deuxième chapitre (Alexis Tétreault) porte sur la seigneurie de Rouville (Mont Saint-Hilaire). Tétreault montre, entre autres, que la mémoire seigneuriale locale s’est construite en grande partie autour de la « première élite » que représente la figure du seigneur, surtout Thomas E. Campbell (1811?-1872), seigneur-entrepreneur d’origine britannique ayant pris le relai des Hertel une décennie avant l’abolition et ayant habité longtemps et activement la seigneurie. Le chapitre propose aussi une bonne réflexion sur le pouvoir seigneurial (en partie féminin) au moment du rachat des rentes constituées à Rouville et de la possible financiarisation de celles-ci dans les années 1920[4]. Tétreault évoque également l’importance de l’ouvrage de Thomas Guérin (1886-1963) Feudal Canada : The Story of the Seigniories of New France (1926), un livre rédigé au contact de la famille seigneuriale Campbell de laquelle Guérin était proche. Feudal Canada fut vraisemblablement déterminant dans la formation d’une mémoire seigneuriale locale positive, notamment en ce qui concerne la figure du seigneur; une mémoire toujours portée par la fille de Guérin, Carroll, dame habitant l’ancien moulin seigneurial. Mentionnons enfin que ce chapitre permet de se familiariser avec le Manoir Rouville-Campbell qui, en tant que somptueux bâtiment construit à la toute fin du régime seigneurial, symbolise le fait que les seigneurs canadiens ne se voyaient pas comme une classe sociale à l’agonie au moment où, pourtant, les jours du régime seigneurial étaient comptés[5].

Le troisième chapitre (Anthony Trouilhas) propose l’analyse de la seigneurie du Bic à travers l’idée d’une forme de villégiature bourgeoise seigneuriale qui se développa au 19e siècle. Un lien est fait par l’auteur entre l’existence de la villégiature dans cet endroit et le développement assez tardif de la seigneurie qui est longtemps restée un milieu de retraite estivale pour la famille seigneuriale des Campbell. Les Campbell, d’ailleurs, se sont départis des droits sur les rentes constituées à la fin des années 1880, ce qui renforce l’idée, selon Trouilhas, que l’intérêt réel de la famille seigneuriale pour le Bic a longtemps résidé dans son utilité comme lieu de retraite estivale et non dans son potentiel économique. Lieu intime de connexion avec la nature, la seigneurie du Bic s’est ainsi imposée jusqu’à aujourd’hui comme une terre idéalisée[6], la « terre de Dieu » dans les mots du grand-oncle de Douglas Cann, un « descendant vivant de la dernière lignée seigneuriale bicoise ». Par ailleurs, l’actuel Parc national du Bic, créé dans les années 1970 à même les anciennes terres seigneuriales non concédées, représente un véritable pendant public à la longue tradition de villégiature seigneuriale bicoise.

Le cas de la seigneurie d’Aubert-Gallion, objet du quatrième chapitre (Frédérick Gosselin), illustre l’importance qu’ont prise certaines familles seigneuriales et certains seigneurs marchands d’origines étrangères dans l’essor de seigneuries canadiennes après la Conquête… et après l’abolition. Gosselin dresse, entre autres, un lien entre l’impact important des Pozer, d’origine allemande, dans le développement de la seigneurie beauceronne, acquise en 1807 et sur laquelle ils résidèrent, et la mémoire seigneuriale locale qui fait écho exclusivement à ces seigneurs[7]. C’est ce que montrent, à titre d’exemples, la toponymie des lieux qui fait de multiples rappels aux Pozer et les propos de descendants interrogés qui mentionnent les bons rapports entre la famille seigneuriale anglo-protestante et les censitaires canadiens-français catholiques de l’endroit. Enfin, retenons que, par l’évocation du rôle qu’ont joué des Pozer sur la scène politique municipale, le texte de Gosselin pose la question cruciale de la transition du pouvoir au sein de l’élite locale québécoise à partir du milieu du 19e siècle[8].

Le cinquième chapitre (Hubert Cousineau) explore un exemple exceptionnel de sauvegarde de la mémoire seigneuriale locale par un porteur de mémoire. En effet, dans l’ancien fief beauceron de Cumberland Mills le passé seigneurial revit grâce à la curiosité et le travail de James Dean Hunter, albertain venu s’établir en Beauce durant les années 1990. Hunter fut impressionné par l’histoire seigneuriale du lieu, qu’il découvrit d’abord un peu par hasard puis par l’amitié nouée avec Eva Taylor (1894-1994), dernière représentante de la famille seigneuriale qui résida longtemps dans son fief. Surpris de l’oubli relatif dont ce passé est l’objet, Hunter acquiert d’anciens édifices, dont le manoir seigneurial, les restaurent et fait la promotion de leur histoire. L’arrivée d’un étranger constitue ainsi un changement total « de rapport face à l’histoire seigneuriale locale » dont la dimension anglophone, pourtant indissociable des moments fondateurs de la seigneurie et de la suite de son histoire, semblait partiellement oubliée.

Les deux derniers chapitres du livre porte cette fois sur des institutions religieuses. Le sixième chapitre (Raphaël Bergeron-Gauthier), d’abord, étudie le cas du Séminaire de Québec, possesseur de la Seigneurie de Beaupré (un territoire forestier de 1600 km2). Le chanoine Jacques Roberge, supérieur général du Séminaire, explique que la Seigneurie est la plus grande source de revenus aujourd’hui pour l’institution[9] : des activités de chasse et pêche y ont lieu, de même que l’exploitation de la forêt et du potentiel éolien. En tant qu’héritage matériel direct de Mgr François de Laval (1623-1708), la Seigneurie est aussi importante sur le plan symbolique : elle porte la mémoire de son premier seigneur – le premier évêque de Nouvelle-France – dépeint comme un homme à la fois bienveillant et visionnaire par le chanoine Roberge. Ce dernier se fait, par ailleurs, le passeur d’une mémoire idéalisée. Cette mémoire rappelle, entre autres, le rôle de seigneur « bienveillant » joué par le Séminaire, qui aurait « “entouré de ses soins” la population de Beaupré » en construisant notamment moulins, églises et écoles[10]. Un certain nombre d’autres indices de la bienveillance du Séminaire, avant et après l’abolition de 1854, sont discutés par l’auteur qui axe sont propos sur cette question compliquée. Mais, comme le reconnait Bergeron-Gauthier, on discerne finalement assez mal les réelles intentions des seigneurs. Désiraient-ils privilégier le développement local et le bien-être des habitants de la région? Leurs agissements étaient-ils seulement motivés par leurs obligations seigneuriales? Profitaient-ils simplement d’une position de supériorité économique et morale tout comme de privilèges et monopoles seigneuriaux? Quoi qu’il en soit, des exemples biens connus de négligences du Séminaire en matière seigneuriale sont rapportés par Bergeron-Gauthier, ce qui incite d’emblée à la prudence. En fait, la bienveillance demeurera toujours à l’état d’hypothèse particulièrement litigieuse, surtout lorsque abordée à travers la mémoire des seigneurs eux-mêmes. Cette question mérite néanmoins d’être investiguée sérieusement comme l’a fait Bergeron-Gauthier.

Le septième et dernier chapitre (Claude Pelletier) porte sur la seigneurie de l’Île-de-Montréal. Pelletier met en lumière le caractère unique de l’abolition du régime seigneurial à Montréal et évalue si la particularité de ce cas colore les persistances seigneuriales qu’on y observe aujourd’hui. Pelletier rappelle d’abord qu’une ordonnance permettant la commutation sur une base volontaire fut adoptée pour Montréal en 1840. Si la loi générale d’abolition de 1854 et les amendements de 1859 qui suivirent prévoyèrent une commutation obligatoire pour tous les censitaires de la colonie, « la cité et paroisse de Montréal » en fut exclue. Résultat : tant que les censitaires habitant ce territoire ne demandaient pas de commuer leurs terres, elles restaient grévées de droits seigneuriaux[11]. Ainsi, comme l’évoquent Me André Dufresne et Mgr Goulet dans leurs témoignages, des certificats de commutation de droits seigneuriaux étaient toujours délivrés dans les années 1970 et 1980 aux anciens censitaires de Montréal. Mentionnons enfin que Pelletier eu  la bonne idée de vérifier si « l’exception montréalaise » en matière juridique seigneuriale est toujours enseignée, ce qui s’avère être le cas à l’Université de Montréal et à l’Université de Sherbrooke. Selon Pelletier, ce fait illustre que « l’institution seigneuriale semble ne jamais vouloir mourir au Québec ».

Les différentes contributions comportent généralement quelques défauts de forme. Le ton est souvent trop scolaire, les coquilles et autres erreurs d’édition sont encore assez nombreuses et la qualité de la langue est plutôt inégale. Une présentation plus poussée des sources (combien de temps durent les entretiens, où ils ont eu lieu) et une critique plus soutenue de celles-ci (en quoi elles sont fiables, ce qu’elles représentent sur le plan historique) aurait aussi été souhaitable. L’espace représente une autre difficulté. En effet, les auteurs couvrent en quelques pages seulement une histoire locale de plusieurs siècles en plus de mettre à profit des sources nouvelles et difficile à manier. Convenons donc que le défi était grand! Ceci dit, il a globalement été bien relevé. En effet, chaque texte couvre adéquatement l’histoire locale, de la Nouvelle-France au Régime britannique, enchaîne plutôt aisément avec le contexte d’abolition puis couvre assez efficacement le siècle et demi qui mène l’analyse jusqu’aux mémoires seigneuriales contemporaines.

Le régime seigneurial au Québec : fragments d’histoire et de mémoire contribue indéniablement à comprendre les persistances du régime seigneurial dans la mémoire collective et la culture québécoise, même si ces persistances sont assez inégales d’une région à l’autre. Les familles d’ascendance seigneuriale, surtout celles qui résidèrent dans leurs fiefs, et les porteurs de mémoire seigneuriale interrogés constituent de belles fenêtres sur cette réalité. L’intérêt du recueil est donc réel et permet, de surcroît, de renouer avec l’approche monographique en histoire rurale. La grande histoire du régime seigneurial – multiséculaire et nationale – se trouve ainsi éclairée d’une nouvelle façon par la petite histoire.

 

Olivier Guimond est étudiant en histoire intellectuelle à l’Université d’Ottawa. Dans le cadre de ses recherches doctorales, il s’intéresse particulièrement à la question seigneuriale bas-canadienne et québécoise au 19e siècle.


[1] Benoît Grenier, « Le patrimoine seigneurial du Séminaire de Québec ou l’héritage matériel de François de Laval », dans Étienne Berthold (dir.), Le patrimoine des communautés religieuses. Empreintes et approches, Québec, Presses de l’Université Laval, 2018, p. 30.

[2] Benoît Grenier, Brève histoire du régime seigneurial, Montréal, Boréal, 2012, ch. 6.

[3] Voir aussi Benoît Grenier, « Sur les traces de la mémoire seigneuriale au Québec: identité et transmission au sein des familles d’ascendance seigneuriale », Revue d’histoire de l’Amérique française, 72, 3 (2019), p. 5-40.

[4] Voir aussi André LaRose, « La Montreal Investment Association, le Montreal Investment Trust et la seigneurie de Beauharnois (1866-1941) », The Canadian Historical Review, 98, 1 (2017), p. 1-34).

[5] Benoît Grenier, « Les paradoxes de la mémoire seigneuriale au Québec: entre la mythologie et l’oubli », dans Marc Bergère et al. (dir.), Mémoires canadiennes: Actes du colloque de l’Association française d’études canadiennes (Rennes 2013), Rennes, PUR, 2018, p. 161.

[6] Voir aussi Grenier, « L’héritage seigneurial d’Anne Hébert : famille et enracinement comme marqueurs identitaires », Cahiers Anne Hébert, no 15 (2018), p. 7-29.

[7] William Grant (1744-1805), illustre prédécesseur d’origine britannique, ne colonisa ni ne développa le fief beauceron.

[8] Benoît Grenier, Seigneurs campagnards de la Nouvelle France. Présence seigneuriale et sociabilité rurale dans la vallée du Saint-Laurent à l’époque préindustrielle, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2007, ch. 5.

[9] À noter que Bergeron-Gauthier ne tient pas compte du témoignage de Jacques Laliberté, à l’emploi du Séminaire à la Seigneurie de Beaupré depuis plusieurs décennies.

[10] Bergeron-Gauthier cite Noël Baillargeon (Le Séminaire de Québec sous l’épiscopat de Mgr de Laval, Québec, Presses de l’Université Laval, 1972, p. 207) et dresse un lien étroit entre les propos de l’historien et ceux du chanoine.

[11] Georges Baillargeon diffère singulièrement d’opinion dans La survivance du régime seigneurial à Montréal. Un régime qui ne veut pas mourir, Ottawa, Le cercle du livre de France, 1968, deuxième partie. Baillargeon démontre en effet qu’un délai de prescription de 30 ans annule depuis longtemps les prétentions du Séminaire en matière de droits seigneuriaux dans la « cité et paroisse de Montréal ». Selon lui, en l’absence de cadastres, comme partout ailleurs dans la colonie, les droits de commutation de ce territoire constituent des créances dont les montants devaient être précisément calculés par le Séminaire avant d’êtres transformées en rentes constituées dont le capital aurait été imprescriptible. À défaut de procéder ainsi, le droit de commutation était donc déclaré éteint après 30 ans.

Featured image: L’ancien manoir seigneurial au Bic, Le régime seigneurial au Québec : fragments d’histoire et de mémoire (Sherbrooke, Les Éditions de l’Université de Sherbrooke, 2020), 102.

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