Les miliciens du 165e bataillon, le bataillon acadien, pendant la Première Guerre mondiale

Tanya Daigle et Gregory Kennedy,

Nous travaillons sur les soldats du bataillon national acadien, le 165e, depuis quelques années.[1] La création d’un bataillon national acadien a été proposée par une assemblée de notables acadiens au mois de décembre 1915 et acceptée par le gouvernement fédéral quelques semaines plus tard. Nous avons dépouillé les dossiers militaires d’à peu près 1200 volontaires du 165e bataillon. Ce sont presque 600 soldats qui ont pris le bateau vers l’Europe au mois de mars 1917. Un bataillon complet aurait compté 1000 effectifs, alors les autorités militaires ont démantelé le 165e bataillon une fois arrivé en Angleterre. La plupart des soldats ont été transférés au Corps forestier canadien (CFC) et plusieurs ont servi dans la région du Jura, à la frontière de la France et de la Suisse. D’autres se sont retrouvés dans la région de Bordeaux. Seulement quelques-uns ont été envoyés éventuellement au front, surtout avec le 22e bataillon (Canadien-français) et le 26e bataillon (New Brunswick). Dans le cadre du projet Service militaire, citoyenneté et culture politique : études de milice au Canada atlantique, nous sommes revenus à notre base de données afin d’examiner les recrues ayant déclarées un service militaire antérieure dans la milice non permanente avant la guerre. Ce n’était qu’une minorité des recrues ; 74 des 592 soldats du 165e bataillon d’outre-mer (12 pour cent). Nous voulions savoir si cette cohorte d’anciens miliciens s’est distinguée de leurs homologues afin de mieux comprendre l’importance du service militaire antérieur dans le bataillon national acadien.

L’historiographie consacrée à la Première Guerre mondiale souligne que les premiers contingents du Corps expéditionnaire canadien (CEC) étaient composés principalement d’immigrants récents de la Grande-Bretagne. Le ministre de la Milice et de la Défense, Sam Hughes, avait abandonné l’ancien plan de mobilisation basée sur les régiments de milice en faveur d’une nouvelle initiative de recrutement direct auprès de la population. Desmond Morton explique que les miliciens étaient réticents parce qu’ils avaient des emplois et des obligations familiales et ils ont présumé que la guerre allait être courte.[2] Il n’existe pas d’étude systématique de la participation des miliciens canadiens au CEC, mais quelques histoires locales affirment que dans les provinces maritimes, la contribution des miliciens aux bataillons régionaux était très importante.[3] J. Brent Wilson a également souligné la contribution de la Milice aux garnisons locales et d’autres formes de service militaire au Canada durant la guerre.[4] La participation des Acadiens aux régiments de milice avant la guerre est un aspect méconnu de leur histoire. Pourtant, et à l’instar des bataillons anglophones des provinces maritimes, nos résultats de recherche suggèrent que les anciens miliciens formaient un véritable pilier du 165e bataillon.

 

Tableau des résultats 

Anciens miliciens (74) Autres soldats (518)
Âge moyen lors de l’enrôlement 24 ans 21 ans
Marié lors de l’enrôlement 27% 9%
Bilingue 59% 42%
Emploi agricole déclaré 4% 24%
Emploi fonction publique déclaré 10% 2%
Emploi secteur ferroviaire déclaré 4% 1%
Promotions au 165e 55% 33%
Transféré au front 19% 9%

 

Les anciens miliciens parmi les soldats du 165e bataillon étaient plus âgés et plus urbains que leurs homologues sans service militaire antérieur. En effet, nous remarquons plusieurs fils des familles notables acadiens. Mieux éduqués, ces jeunes hommes occupaient davantage des emplois prestigieux et mieux payés, par exemple dans la fonction publique et dans le secteur ferroviaire. Ce n’est pas une coincidence qu’un plus grand nombre de miliciens était sélectionné en tant qu’officier dans le bataillon national acadien. En effet, le groupe de 74 anciens miliciens a contribué 12 officiers, pendant que seulement 4 des 518 autres recrues ont obtenu le grade de lieutenant ou capitaine. Les miliciens étaient également plus souvent choisis pour les grades de sous-officiers, par exemple, caporal et sergent.

Officers of the 165th Bn is from the fonds 566 archives privées Louis-Cyriaque D’Aigle, Centre d’études acadiennes Anselme-Chiasson.

 

Dans ce groupe d’officiers, nous retrouvons quelques cas exceptionnels. En plus de ses deux ans dans le 73e (Northumberland) Régiment avant la guerre, Joseph Theophilus Doucet, originaire de Bathurst, mais demeurant à Moncton, a déclaré trois ans d’expérience au sein de l’Armée américaine lors de son enrôlement. À Moncton, Doucet travaillait en tant que policier. Doucet était parmi les soldats acadiens transférés au CFC, mais il a été sélectionné plus tard pour aller au front. Membre du 26e bataillon (New Brunswick) lors de la bataille d’Amiens le 8 août 1918, il est décédé de ces blessures causées par un obus. En effet, parmi les 27 forestiers acadiens envoyés au front en 1918, 5 y ont trouvé la mort. La moitié de ce groupe de 27 était des recrues ayant déclarées un service militaire antérieur lors de leur enrôlement. L’âge et la formation militaire de ce groupe d’anciens miliciens a sans doute contribué à leur sélection pour le combat.

L. C. D’Aigle, Un aperçu historique et un registre photographique du Bataillon “acadien” d’outremer 165ième F. E. C. (Ottawa: The Mortimer Company Limited, 1917).

 

Conclusion

L’expérience aux régiments de la milice non permanente semblait une étape importante du parcours de vie de plusieurs jeunes Acadiens, surtout les fils des familles notables. Les recrues du 165e bataillon avec cette expérience ont apporté des compétences de base pour le service militaire ainsi que le prestige associé avec leur lignée et leurs emplois civils. En effet, 22 des 26 officiers sélectionnés après la création du 165e bataillon en décembre 1915 étaient des anciens miliciens ou des miliciens actifs lors de leur enrôlement. Les miliciens étaient surreprésentés parmi les soldats embarqués en mars 1917 et les soldats sélectionnés pour le front. Ce constat confirme que nous devrions étudier davantage la participation acadienne à la milice avant la guerre et les rapports entre cette expérience et le service au CEC. C’est aussi vrai pour les Acadiens que pour la population anglophone des provinces maritimes. D’ailleurs, les historiennes et historiens devraient étudier davantage la contribution de tous les régiments de milice canadiens envers le CEC.

 

Tanya Daigle détient un B.A. de Saint Thomas Univerity. Elle travaille comme assistante de recherche à l’Institut d’études acadiennes depuis février 2020.

Gregory Kennedy est professeur agrégé en histoire et directeur scientifique de l’Institut d’études acadiennes de l’Université de Moncton.

This essay is part of a series of contributions to be published over the coming years by members of the research group “Military Service, Citizenship, and Political Culture: Studies of Militias in Atlantic Canada.” Any questions about the project can be sent to Gregory Kennedy, Research Director of the Acadian Studies Institute at the Université de Moncton at gregory.kennedy@umoncton.ca.

Nous vous présentons une texte d’une série de contributions qui seront publiées au cours des prochaines années par des membres du groupe de recherche « Service militaire, citoyenneté et culture politique : études des milices au Canada atlantique ». N’hésitez pas à joindre Gregory Kennedy, directeur scientifique de l’Institut d’études acadiennes de l’Université de Moncton, pour toute question concernant le projet à gregory.kennedy@umoncton.ca


 

[1] Gregory Kennedy, “Answering the Call to Serve their (Acadian) Nation: The Soldiers of the 165th Battalion, 1911-1917,” Histoire sociale / Social History 51, 104 (2018), 279-299; Gregory Kennedy, “Struck off Strength and from Memory: A Profile of the Deserters of the 165th (Acadian) Battalion, 1916,” Canadian Military History 27, 2 (2018), 26 pp; Gregory Kennedy, « Valorisation du patrimoine des soldats acadiens dans le cadre de la commémoration du centenaire de la Première Guerre mondiale, » Port Acadie, Volume 31 (printemps 2017), 37-59.

[2] Desmond Morton, When Your Number’s Up: The Canadian Soldier in the First World War (Toronto: Random House Ltd., 1993), 9-10.

[3] Claude Léger, Le premier régiment North Shore (Caraquet : Les éditions de la Francophonie, 2019); Curtis Mainville, Till the Boys Come Home: Life on the Home Front in Queen’s County, 1914-1918 (Fredericton: Goose Lane Editions, 2015); J. Brent Wilson, A Family of Brothers: Soldiers of the 26th New Brunswick Battalion in the Great War (Fredericton: Goose Lane Editions, 2018).

[4] Brent Wilson, « New Brunswick’s Militia and Home Defence in the Great War, » Acadiensis blog, 4 January 2021.

 

Featured image: Officers of the 165th Bn is from the fonds 566 archives privées Louis-Cyriaque D’Aigle, Centre d’études acadiennes Anselme-Chiasson.

 

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