La cartographie des routes impériales françaises: le cas du fleuve Saint-Laurent au XVIIIe siècle

[This is the second essay of the Borealia series on Cartography and Empireon the many ways maps were employed in the contested imperial spaces of early modern North America.] 

Jean-François Palomino

Çà et là, l’historiographie a rappelé le rôle singulier de la cartographie pratiquée dans un contexte colonial : offrir des connaissances géographiques aux dirigeants qui souhaitent asseoir leur emprise sur un territoire étranger. Les cartographes deviennent ainsi des agents bâtisseurs d’empire, déployant leur savoir-faire technique au profit d’un pouvoir impérial et d’un souverain lui-même très limité dans ses déplacements. À cet égard, les Portugais avaient établi l’Armazém da Guiné et les Espagnols la Casa de Contratación à Séville, des lieux de coordination impériale des opérations cartographiques.

À première vue, le cas de l’empire français répond bien à cette logique d’une intervention clé de l’État dans le contrôle de connaissances géographiques sur ses colonies. On trouve dans les collections officielles un nombre impressionnant de documents géographiques décrivant les colonies françaises, collectés par la monarchie aux XVIIe et XVIIIe siècles, des collections aujourd’hui à la Bibliothèque nationale de France, au Service historique de la Défense (château de Vincennes), aux Archives nationales d’outre-mer (Aix-en-Provence) et aux Archives nationales de France.

Une grande partie de ce corpus provient du Dépôt des cartes et plans de la Marine créé en 1720, sous la pression des officiers de marine qui demandent des cartes plus précises des routes impériales. Cette création vise d’abord à centraliser des connaissances géographiques perdues au sein des archives. À l’origine un simple lieu d’archivage, le Dépôt se transforme graduellement en lieu de production cartographique.

Marqué notamment par des accidents maritimes, l’État français devient plus volontaire dans sa collecte de données géographiques. Le personnel du Dépôt peut ainsi corriger la cartographie de façon plus systématique. Dans la foulée des naufrages du Chameau (1725) et de l’Éléphant (1729), on procède à une vaste mise à jour cartographique du fleuve Saint-Laurent, grâce à la contribution bien coordonnée de plusieurs acteurs différents, dans la colonie et en métropole, sous la supervision du secrétaire d’État de la Marine. Un mécanisme d’observation et de collecte sans pareil est mis en place, coordonné depuis le centre du royaume, avec une double articulation, depuis Québec et Rochefort. Certains observateurs sont en charge de la traversée transatlantique, d’autres demeurent sur place et approfondissent un savoir local, sans être pressés par les obligations du transport transatlantique. Afin de standardiser et de systématiser la collecte, un modèle de journal de navigation à colonnes leur est imposé, avec un succès mitigé faut-il préciser. À partir d’instructions fournies avant leur départ, les officiers de marine consignent leurs observations dans des journaux de navigation et sur des cartes de terrain qui sont rapportées en France. Expédiées d’abord au secrétariat d’État (à Versailles), elles sont ensuite transmises au Dépôt (à Paris). La correspondance témoigne d’une circulation relativement fluide de ces données.

Outre l’uniformisation prescrite en amont pour la collecte, le Dépôt exige également un nouveau format de diffusion des données consignées et calculées, une nouvelle matrice cartographique élaborée sur la base des travaux d’un officier de marine expérimenté (Henri-François Des Herbiers de L’Estanduère). Cette matrice désormais uniforme est conçue de sorte que les agents de l’État puissent la réutiliser et l’augmenter par de nouveaux renseignements géographiques, ajoutés dans la colonie ou, après analyse, dans la métropole.

Dans la foulée, le Dépôt standardise également les outils de diffusion du savoir géographique par l’usage et l’imposition d’une grille cartographique de latitudes et de longitudes, encore peu usitée par les marins de l’époque. À la fois centre de collecte, de traitement, d’analyse et de calcul des données, la petite organisation abrite des techniciens (notamment Jacques-Nicolas Bellin) qui placent, corrigent, retirent des points et des lignes sur la carte. Les grandes aires géographiques couvertes sont celles parcourues par la Marine française, sur les côtes européennes et outre-mer. Le Dépôt diffuse ainsi des cartes à petite échelle des océans, mais aussi des cartes plus détaillées de certaines zones géographiques critiques, telles que le golfe du Mexique, le golfe du Saint-Laurent et le fleuve Saint-Laurent.

map1palomino

Jacques Nicolas Bellin, Carte réduite du golphe de St Laurent, Paris, Dépôt des cartes et plans de la Marine, 1754 (Bibliothèque et Archives nationales du Québec)

Un modèle s’impose, témoin concret d’un savoir qui se construit grâce à cette expertise complémentaire d’officiers de marine basés en France et des navigateurs locaux qui planifient et exécutent les voyages de reconnaissance.

À chaque nouvelle campagne, de nouvelles remarques sont formulées sur les connaissances nécessaires à la navigation du fleuve Saint-Laurent, continuellement augmentées de remarques rapportées par les navigateurs précédents, consignées pour être rapidement rediffusées.

Le cas de la construction de la carte du fleuve Saint-Laurent dans les années 1730 montre que les marins dialoguent entre eux et partagent relativement ouvertement leurs connaissances, un partage valorisé par les autorités, comme en témoigne la correspondance entre les représentants de l’État. Ceux-ci donnent le feu vert à pratiquement toutes les propositions qui leur sont soumises et qui n’engendrent pas de frais supplémentaires exorbitants. Les autorités royales ne sont pas expertes et doivent donc s’en remettre aux spécialistes. Elles entretiennent une sorte d’émulation entre navigateurs et se montrent généralement intéressées, à des degrés variables, par les questions de représentation du territoire marin.

map2palomino

Jacques Nicolas Bellin (attribué à), Carte du cours du fleuve St. Laurent, Paris, vers 1733 (Bibliothèque et Archives nationales du Québec).

On assiste ainsi, par l’examen des pièces d’archives, à la construction longue et méthodique de la cartographie du fleuve Saint-Laurent, un axe maritime crucial pour le maintien de la colonie. Cette construction fait appel à trois pôles dans un va-et-vient sporadique de l’information géographique : les commandants en mouvement sur l’océan et le fleuve Saint-Laurent, le Dépôt des cartes et plans de la marine situé au couvent des Petits Pères, Paris, et le centre du pouvoir, soit le secrétariat d’État de la Marine à Versailles.

On a souvent dit que les eaux de l’Atlantique Nord étaient un important lieu de formation pour la Marine française. Elles furent aussi un espace de formation et d’expérimentation pour ces hydrographes de terrain et de cabinet, chargés de mettre à jour les connaissances graphiques de la route entre la France et la Nouvelle-France.

Très ponctuel, cet intérêt marqué de l’État pour les routes maritimes ne doit pas cacher, toutefois, l’inconstance de la curiosité pour l’ensemble des savoirs géographiques coloniaux. Le centre (Versailles) n’a pas toujours une conscience géographique aiguë des différentes parties de son empire colonial. L’important pour les hauts dirigeants était après tout d’assurer l’enrichissement du royaume par le commerce et éventuellement d’assurer la croissance démographique de ses colonies. Investir dans une cartographie détaillée de la colonie était rarement à l’ordre du jour.

Pour plus de détails ainsi qu’une bibliographie complète sur ce sujet, voir Jean-François Palomino, « L’État et l’espace colonial : savoirs géographiques entre la France et la Nouvelle-France aux XVIIe et XVIIIe siècles », thèse de doctorat, Université de Montréal, 2018.


Jean-François Palomino received his PhD in 2018 from the History Department at Université de Montréal. He is presently working at Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) as Coordinator of the Heritage collections. He co-authored Mapping a Continent: Historical Atlas of America North, 1492-1814, published in 2007 and winner of the Marcel-Couture and Hercule-Catenacci book awards. He can be found on Twitter @jfpalo.

Featured Image: Jacques Nicolas Bellin, Carte du cours du fleuve de Saint Laurent depuis Quebec jusqu’a la mer, Paris, 1761 (Bibliothèque et Archives nationales du Québec).

Continue the conversation ...

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s