L’île aux démons: cartographie d’un mirage

[This is the fifith essay of the Borealia series on Cartography and Empireon the many ways maps were employed in the contested imperial spaces of early modern North America.] 

Alban Berson

On serait bien en peine de pointer sur une carte d’aujourd’hui un vaste archipel ou une île imposante au Nord de Terre-Neuve, sur la côte du Labrador. Pourtant, de 1507 au milieu du XVIIe siècle, de nombreuses cartes représentant le Canada ont rapporté la présence inquiétante d’une ou plusieurs « îles aux Démons » dans cette partie de l’Atlantique Nord. La carte intitulée La Nuova Francia (1556) de l’Italien Giovanni Battista Ramusio (1485-1557) met en exergue le caractère diabolique de l’endroit en y faisant figurer un trio de démons ailés, dotés de queues et de pattes de satyre et dont un arbore les proverbiales cornes lucifériennes.

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« Isola de Demoni » détail de Ramusio, Giovanni Battista, La Nuova Francia (Venise, Giunta, 1556). BAnQ

L’île ou l’archipel aux Démons apparait sous le nom d’Insulae Demonium sur la fascinante carte de Johann Ruysch (1460-1533) de 1507, la toute dernière carte imprimée à considérer les récentes découvertes comme étant situées non pas sur un continent distinct mais dans les confins orientaux de l’Asie. Au cœur d’une vaste baie s’étendant du Groenland à Terre-Neuve, le Hollandais insère deux îles en forme de hamburger assorties d’un énigmatique commentaire latin qui pourrait être traduit ainsi : «  On dit que les marins qui se sont approchés de ces îles pour y trouver du poisson et autres denrées ont été tant tourmentés par les démons qu’ils n’ont pu s’en échapper sans danger. » Pendant plus d’un siècle, les géographes les plus éminents tels que Sebastian Münster (1488-1552), Abraham Ortelius (1527-1598), ainsi que Ramusio sur La Nuova Francia, ont reproduit cette information (tout en déplaçant ou en modifiant la configuration des îles) sur la foi des travaux de Ruysch.

Cette île aux Démons est souvent identifiée à celle sur laquelle Marguerite de la Rocque aurait été abandonnée en compagnie de son amant et d’une servante par son parent Jean-François de La Rocque de Roberval en 1542. La source de cette conception se trouve dans le récit que compose André Thévet (1516-1590) dans sa Cosmographie Universelle (1575). En effet, Thévet situe l’intrigue sur l’île aux Démons qu’il appelle « île des Diables ». En outre, à l’horreur de la situation de la jeune proscrite, le cosmographe du roi ajoute des éléments surnaturels. Si l’on en croit Thévet, la demoiselle aurait survécu deux ans à ses compagnons d’infortune et à un enfant né pendant cet exil avant d’être secourue par des marins bretons. Rentrée en France, elle lui aurait confié sa mésaventure. D’un point de vue rhétorique, la fusion des deux histoires permet de renforcer mutuellement leur crédibilité : les malheurs de Marguerite prennent des accents de véracité en se déroulant sur une île cartographiée, tandis que l’île aux Démons se matérialise de par les évènements censés s’y être produits. Cependant, en 1569, sur sa carte du monde, Gérard Mercator (1512-1594) distingue l’île aux Démons de l’île théâtre de la tragédie des Roberval. La première occupe peu ou prou la même partie de l’Atlantique Nord que sur les cartes de ses prédécesseurs. La deuxième est située au niveau de l’embouchure de l’actuelle rivière Saint-Paul, dans le golfe du Saint-Laurent. Elle porte aujourd’hui encore le nom d’île de la Demoiselle en mémoire de Marguerite de la Rocque. On ignore les sources de Mercator, un obstacle récurrent à l’étude des œuvres du géographe. Toujours est-il que la fusion de ces deux récits ne va pas de soi. Dès le XVIe siècle, on distingue les deux îles en question.

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« L’Isle où une Damoiselle Françoise fut exilee » in Thévet, André, La Cosmographie universelle (Paris, Pierre l’Huillier, 1575). BAnQ

À moins d’être purement imaginaires ou le fruit du malentendu, il est très probable que la ou les grandes îles anciennement dites « aux Démons » correspondent en fait au duo formé par la petite île de Belle Isle et la minuscule Lark Island ou encore Quirpon dont on se serait mépris au sujet de l’étendue et de la forme. On imagine sans peine que les vicissitudes de la navigation et la rigueur du climat sous ces latitudes aient évoqué l’enfer aux marins qui fréquentaient ces eaux. Dans son livre sur les lieux fictifs apparaissant sur les cartes anciennes, Raymond H. Ramsay émet une hypothèse captivante : les sagas islandaises relatives au Groenland et au Vinland rapportent la présence d’un peuple appelé « les hurleurs » : Skrælings. Il pourrait s’agir des Béothuks, peuple autochtone de Terre-Neuve disparu au XIXe siècle. Les marins européens du XVIe siècle pourraient avoir été épouvantés par les cris de ces « Skrælings » hostiles à leur survenue[1]. En plus de bipèdes cornus, la carte de Ramusio offre à voir sur l’île des villageois et un chasseur tout ce qu’il y a de plus humains. Qu’il s’agisse ou pas de Béothuks « hurleurs », souvenons-nous qu’une idée datant de l’Antiquité veut que les démons se manifestent communément sous la forme… de voix. Tout aussi intéressante soit-elle, cette hypothèse se base sur une étymologie incertaine tant les dialectes norrois diffèrent. En effet, si « Skræling » peut référer à l’habitude de hurler, le mot pourrait également signifier des choses aussi variées que « mauviette », « laid », « vêtu de peaux de bêtes » ou tout simplement « étranger ».

Ramusio, dont la carte s’insère dans un recueil de récits de voyages parmi lesquels ceux de Jacques Cartier[2], peut également avoir été inspiré par un épisode de la Deuxième relation de Cartier. En effet, le chapitre IV de ce texte rapporte le stratagème employé par des Iroquoiens pour dissuader les Français de se rendre à Hochelaga. Selon Cartier, les autochtones «  firent habiller troys hommes en la façon de troys diables lesquelz avoient des cornes aussi longues que le bras et estoient vestuz de peauls de chiens blancs et noyrs et avoyent le visaige painct aussi noir que le charbon […] »[3] Certes, Hochelaga est très éloignée de Terre-Neuve et n’apparait même pas sur la carte. Mais l’Italien peut avoir synthétisé en une image deux différents récits de démons (celui de Cartier et le commentaire de Ruysch) relatifs à cette même région du monde sur laquelle il ne disposait que de peu d’information. Son plan de la bourgade d’Hochelaga publié dans le même ouvrage est une vue d’artiste des quelques lignes que Cartier consacre à la description du village. L’interprétation picturale d’un texte constitue donc une de ses méthodes de travail. Mais si Ramusio s’est bien inspiré du texte de Cartier pour tracer ces trois créatures démoniaques, on se trouve alors dans un cas d’utilisation des sources plutôt paradoxale : le géographe aurait mis à profit la Deuxième relation pour élaborer ses ornements mais l’aurait ignorée complètement pour ce qui a trait à la topographie! La carte ne présente en effet aucun élément topographique ou toponymique qui soit tiré du récit de l’exploration française du golfe et du fleuve Saint-Laurent jusqu’à Hochelaga.

En un siècle et demi de représentation cartographique, l’île aux Démons ne fait pas l’unanimité quant à son existence. Si beaucoup se fient aux œuvres de Mercator, Münster ou Ortelius qui confirment sa présence, d’autres comme Champlain, Jodocus Hondius (1563-1612) et son fils Henricus (1597-1651), esprits factuels, l’ignorent allégrement. Pour ces derniers, Belle Isle est la seule île située à l’extrémité Nord du détroit séparant Terre-Neuve du Labrador. À partir de la carte intitulée Regiones Sub Polo Arctico de Willem Blaeu (1571-1638) de 1638, l’île aux Démons s’efface inexorablement de la production cartographique européenne. Le Français Jean Boisseau (†1657) y croit encore en 1641 mais la délaisse en 1643. Les seules cartes nouvelles attestant alors de son existence sont des copies de cartes plus anciennes. Son ultime apparition, en 1659, est au crédit d’un cartographe anonyme ayant collaboré à l’ouvrage Les États et empires du monde de Pierre Davity (1573-1635). Les toponymes, comme les démons, meurent à petit feu.

Alban Berson est cartothécaire à Bibliothèque et Archives nationales du Québec. Il enseigne également l’histoire du livre et de l’imprimé à l’Université de Montréal. Il s’intéresse à l’origine, la signification et la fonction des ornements sur les cartes géographiques anciennes, ainsi qu’à la cartographie de la Nouvelle-France.


[1] Ramsay, Raymond H., No longer on the map: discovering places that never were (New York: The Viking Press, 1972),119

[2] Ramusio, Giovanni Battista, Delle navigationi et viaggi (Venise, Giunta, 1556)

[3] Cartier, Jacques, Relations (Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 1986), 144

Featured image: Ramusio, Giovanni Battista, La Nuova Francia (Venise, Giunta, 1556) BAnQ http://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/2246848.

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